"Le déni de l'homosexualité" au sein de communautés traditionalistes comme l'Institut du Christ Roi, c'est l'un des chapitres de la thèse de doctorat de Josselin Tricou. Parue sous le titre Des soutanes et des hommes (PUF, 2021), cette longue analyse "interroge la figure du prêtre catholique au sein de sociétés occidentales largement sécularisées".
"Cet homme qui porte la robe, fait le serment de renoncer à toute sexualité mais donne l’impression de dicter celle des autres, est-il un homme comme les autres ?", questionne le sociologue qui décortique, entre autres, les discours homophobes courant dans les milieux traditionalistes, alors que nombre de prêtres, selon lui, seraient de tendance homosexuelle. Refoulée ou non. Josselin Tricou parle, au sujet des communautés comme l'ICRSP d'un "déni de l’homosexualité potentielle de [leurs] recrues".
"Et ça refoule et ça sublime avec ça,
et d’ailleurs ça fait les pires homophobes"
Extraits du chapitre 4 :
"Cette tentative de virilisation en parole d’une masculinité cléricale qui se veut par ailleurs néosacerdotale n’est pas dépourvue d’ambiguïté, puisque ceux qui la promeuvent au sein du catholicisme français et occidental –, « les catholiques de la Tradition » – sont aussi ceux-là mêmes qui, sous couvert de célébrer la « vraie » messe, bricolent depuis l’après-Concile des pratiques liturgiques distinctives mais surtout ambiguës en termes de genre. Ces pratiques reprennent, pour certaines, des codes de l’esthétique anglocatholique de la fin du XIXe siècle, qui donnait alors déjà lieu à des lectures esthétisantes et à double-entendre de type camp, comme on peut le lire dans l’œuvre d’Oscar Wilde, ou développent un faste liturgique baroque qui peut difficilement passer aujourd’hui pour autre chose qu’une sorte de surjeu ou performance kitsch.
Or, il est intéressant de les appréhender au prisme des normes de genre et de sexualité. Pour se convaincre de cet intérêt « sacrilège » à chausser les lunettes du genre à leur égard, il suffit d’aller regarder, par exemple, les vidéos de liturgie postées sur le site de l’Institut du Christ roi souverain prêtre ou de chercher sur Google images des photographies du cardinal Raymond Burke, l’un des principaux entrepreneurs de la cause de la Tradition à l’échelle mondiale.
"Cardinal Raymond Burke, l’un des principaux entrepreneurs de la cause de la Tradition à l’échelle mondiale", écrit Josselin Tricou.
En proposant cette expérience, je n’invite pas mes lecteurs à entrer dans mon seul regard mais aussi à se laisser guider par le regard de nombreux prêtres homosexuels, comme ce prêtre diocésain d’une zone rurale que j’ai longuement interviewé, non sans émotion tellement il a souffert de l’homophobie intériorisée et de la contrainte de publicité imposée par l’Église, et qui a enfin trouvé une forme de bonheur par sa mise en couple récente avec un autre prêtre justement issu de cette mouvance traditionaliste.
Or quand je l’interroge sur le « décorum tradi », il me coupe littéralement la parole :
"Mais, il suffit de regarder les photos du Christ Roi, ben là, c’est un vivier (...)."
Et le texte de poursuivre plus loin son analyse :
"À commencer par [nom], mais c’est le cliché de la grande folle, plus y a de froufrous et de la dentelle, nan mais ça en devient risible, ça en est risible ! Mais même ! quand je vois les jeunes prêtres diocésains qui virevoltent dans leur dentelle, et ça refoule et ça sublime avec ça, et d’ailleurs ça fait les pires homophobes, je ne leur jette pas la pierre parce que d’une certaine façon, c’est aussi par des chemins un peu mystérieux que je me suis accepté tel que je suis… Mais d’ici quelques années, que les associations David et Jonathan, Devenir un Christ et Béthanie se préparent à les accueillir quand ça va péter !"
De fait, quasiment dans toutes les conversations que j’ai eues avec des « pseudos », ces esthétiques qui se veulent ancrées dans « la Tradition » portent à l’ironie. Elles suscitent le plus souvent l’évocation de la figure de la « grande folle de sacristie », non sans parfois une certaine dose de follophobie inconsciente – cette gêne éprouvée par nombre d’homosexuels cisgenres à l’égard d’une homosexualité trop visiblement liée au féminin et qui peut faire « mauvais genre » – pendant du désir compréhensible de « normalisation » de l’homosexualité de la plupart d’entre eux, surtout des prêtres diocésains issus des classes moyennes et inscrits dans le catholicisme d’ouverture qui souffrent tout particulièrement de l’homophobie de leurs fidèles."
(...)
Sublimer l'homosexualité à travers l'esthétisme
sans boulverser les cadres légaux
Pourtant, un prêtre de la communauté Y que j’ai pu interviewer deux fois (...) pouvait me déclarer ouvertement, même si c’est à propos des fidèles et non des clercs en tant que tels :
"Avec l’esthétisme propre à la messe tridentine, il y a des gens qui sont homosexuels qui viennent régulièrement, ça c’est clair, hein ! Des gens qui le subliment à travers l’esthétisme. Mais qui sont par contre d’accord pour ne pas bouleverser les codes légaux." [Entretien avec un formateur d’une communauté traditionaliste]
Il est assez connu à Paris que deux ou trois paroisses « intégroïdes », comme on dit dans les milieux catholiques conservateurs, attirent une population décrite comme les « pédés à brosse », l’équivalant gay dans les milieux conservateurs des « tradis-catho-mili-pêchu-méchu »."