L'église Saint-François-de-Sales dans Missouri (USA) desservie par l'Institut du Christ Roi.
(CC) Phillip B. Roussin ou Image de Phillip B. Roussin, utilisée sous licence Creative Commons Attribution
L'église Saint-François-de-Sales dans Missouri (USA) desservie par l'Institut du Christ Roi.
(CC) Phillip B. Roussin ou Image de Phillip B. Roussin, utilisée sous licence Creative Commons Attribution
Publié dans la revue américaine Commonweal, le témoignage d’Eric Brende, intitulé “Personne ne s’attend à l’Inquisition”, jette une lumière critique sur les méthodes de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre (ICRSP) à Saint-Louis, aux États-Unis. Attirés à l’origine par la liturgie traditionnelle, “envoûtés par la beauté de la musique et du cadre, et prêts à fermer les yeux sur presque tout pour éviter les messes mièvres”, Eric Brende et sa famille s'étaient investis dans la communauté de l’église Saint-François-de-Sales, allant jusqu’à structurer une initiative éducative pour des familles pratiquant l’instruction à domicile.
Cependant, l’expérience a rapidement tourné au conflit face à l’autoritarisme du responsable local, le chanoine Karl Lenhardt*, accusé d’avoir entièrement pris la main sur la structure éducative d’après le paroissien. A la lumière de son expérience, celui-ci analyse l’organisation de l’Institut comme une forme de nostalgie de la France prérévolutionnaire chère au fondateur :
“L’ICRSP privilégie une vision hiérarchique du catholicisme. Cependant, le modèle qu'elle imite n'est pas une usine Ford, mais l'aristocratie française. Pour Monseigneur Gilles Wach, fondateur de l'ICRSP, l'apogée de la culture catholique était la France prérévolutionnaire, où le clergé primait sur la noblesse dans la hiérarchie sociale. Un prêtre appartenait au clergé ; on s'inclinait en sa présence comme devant un noble.”
Au contact de l’Institut, Eric Brende a vite compris les règles implicites du groupe : un système dans lequel les désaccords et les critiques peuvent être interprétés comme des marques de déloyauté, et dans lequel ceux qui les expriment risquent de devenir la cible de procédures disciplinaires.
“Ce que j'ignorais encore, c'est que l'ICRSP avait (et a peut-être encore) une façon particulière de distribuer les récompenses et les punitions. On gravit les échelons de l'organisation en dénonçant les personnes déloyales.”
Abandonner une brebis pour consolider
le sentiment d’identité de la communauté
L'escalade a culminé lors d’une réunion, un soir de septembre, où le couple Brende a été confronté à un tribunal paroissial improvisé présidé par le chanoine Lenhardt. Pour avoir partagé ses inquiétudes dans des échanges privés, le paroissien et son épouse se sont retrouvés accusés, à tort, d'avoir voulu déstabiliser l'Institut. Face à une communauté remontée à bloc et à des accusations qu’ils jugent fausses et déformées, ils n'ont pas pu faire valoir correctement leur point de vue. La structure éducative que le père de famille avait contribué à créer aurait carrément été présentée comme une “tentative de saboter l’ICRSP”.
“J’ai essayé de balbutier une ou deux phrases pour ma défense, mais les mots me semblaient étrangement dérisoires et, de toute façon, on me coupait la parole ou on me criait dessus.”
Le fidèle compare cette parodie de justice à l’Inquisition, tout en soulignant que "même l’Inquisition laissait à l’accusé le temps de préparer sa défense".
Face aux interpellations, ses tentatives de réplique ont été étouffées, menant à une sanction immédiate : une exclusion de fait de la communauté, prononcée sous l'approbation du chanoine déclarant : “Je pense que c’est juste”. Pour l'auteur, cette dérive s'explique par la nature même de l'organisation :
“Les enquêtes improvisées de l'ICRSP ne font que renforcer mes réserves quant à ses objectifs pour l'Église et en soulèvent de nouvelles.”
Et de prendre pour exemple la parabole (détournée) de la brebis égarée :
“Les organisations autoritaires ne sont pas réputées pour leur respect des subtilités procédurales – le droit à la légitime défense, la présomption d'innocence, etc. – et encore moins pour la volonté d'un bon berger de risquer son propre confort et celui de son troupeau pour une seule brebis égarée.. Il semble plutôt qu'il faille abandonner une brebis de temps à autre pour consolider le sentiment d'identité de la communauté."
“Le clergé a raison même quand il a tort”
Tentant d’obtenir justice, Eric Brende s'est tourné vers le cardinal Raymond Burke, figure tutélaire de l'ICRSP à Saint-Louis. Si le cardinal a reconnu en privé que la sanction était “disproportionnée”, aucune mesure corrective n'a suivi. L'invitation finale du nonce apostolique à “passer l'éponge” a achevé de démontrer l'opacité du système.
Face à cette machine institutionnelle, la vérité et l'équité s'effacent :
“Je peux désormais entrevoir la vision de Burke quant à la gouvernance ecclésiastique : le clergé a raison même quand il a tort. La machine ecclésiastique doit continuer à tourner, et si elle broie quelques malheureux, tant pis pour eux.”
C’est là que l’auteur exprime le cœur de sa dénonciation : la préservation de l’autorité institutionnelle semble primer sur la reconnaissance d’une erreur et sur la réparation du tort subi.
Une "Eglise parallèle" qui méprise Vatican II
Eric Brende raconte en outre la position idéologique profonde de l'Institut : officiellement rattaché à l'Église postconciliaire, l'ICRSP cultive en privé un rejet de Vatican II et pose les jalons d'une "Église fantôme" voire "parallèle", assurant sa propre justice :
"Lorsque j'ai interrogé en privé l'un des prêtres résidents, le chanoine Karl Lenhardt, sur son opinion concernant le concile Vatican II, il s'est montré catégorique. En privé et de manière officieuse, les fervents défenseurs de l'ICRSP méprisent l'Église postconciliaire, nient l'autorité doctrinale de Vatican II et, de fait, mettent en œuvre ces convictions en établissant les fondements d'une sorte d'Église parallèle, voire d'une Église fantôme, au sein même de l'Église."
Le concile Vatican II est accepté en apparence, mais en privé les défenseurs de l'Institut "méprisent l'Eglise postconciliaire", et "nient l'autorité doctrinale de Vatican II", affirme E. Brende dans son témoignage.
“Il est facile de franchir le seuil,
il est compliqué d’en sortir”
Ce témoignage de 2017 documente un mode opératoire que l’on retrouve dans tant d’autres situations décrites par ailleurs — élimination des voix critiques, déséquilibre des forces et protection absolue de l'Institut au détriment des personnes. Brende conclut sur une mise en garde lucide à l'attention des futurs fidèles séduits par la solennité des lieux :
"Nombreux sont ceux qui, comme moi, continueront d’y entrer, attirés par le désir de beauté et de solennité. Il est facile de franchir le seuil. Mais il est plus compliqué d'en sortir."
* Le chanoine Karl Lenhardt est aujourd’hui membre de l’équipe dirigeante du séminaire de Gricigliano (Italie) en tant que confesseur.