Inauguration de l'église de Libreville par Ali Bongo en 2015. Photo Présidence de la République
À la tête de l'Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre (ICRSP) depuis sa fondation il y a trente-six ans, l'abbé Gilles Wach cultive un réseau d'influences étendu, bien au-delà de la sphère ecclésiastique traditionnelle. Parmi les ancrages géographiques les plus notables de l'Institut figure le Gabon. Dans cet Etat d'Afrique centrale le religieux a tissé des liens étroits avec la plus haute sphère du pouvoir, bénéficiant d'une proximité singulière avec la famille Bongo et les présidents successifs du pays.
Liens avec le Gabon et la famille Bongo
L'implantation de l'Institut du Christ-Roi au Gabon ne relève pas d'une simple mission religieuse ordinaire ; elle s'accompagne d'une relation privilégiée et ancienne avec le pouvoir politique local connu pour son soutien financier officieux à des hommes politiques français. L'abbé Gilles Wach a ainsi développé une alliance stratégique avec la famille Bongo, au pouvoir durant de longues décennies et renversée par un coup d'Etat en 2023.
Plusieurs témoignages et notes internes d'anciens membres soulignent la nature particulière de cette relation, évoquant entre autres les circuits financiers qui ont pu entourer ces visites diplomatico-religieuses. L'Institut y a longtemps trouvé un terrain d'action et des soutiens de premier plan pour asseoir son influence et ses œuvres missionnaires traditionnelles en Afrique... ou plutôt dans le seul Etat du Gabon.
La dernière visite au président gabonais date de mars 2026.
Photo, site officiel de la Présidence du Gabon, presidence.ga.
Visites régulières aux présidents polygames
Au-delà de la figure d'Omar Bongo, Gilles Wach a su pérenniser ce canal d'influence auprès de ses successeurs à la tête de l'Etat gabonais, notamment son fils Ali, président de 2009 à 2023. Le prieur général de l'ICRSP a ainsi été régulièrement reçu au cours des années par les présidents successifs du Gabon, comme l'attestent de nombreuses archives officielles et vidéos institutionnelles (notamment lors de rencontres documentées en 2015, 2016, 2022 avec Ali Bongo ou encore en mars 2026 avec Brice Oligui Nguema).
Car le coup d’Etat n’a pas sonné le glas de cette lune de miel entre le “modérateur suprême” de l’ICRSP et l’Etat gabonais. A peine le nouveau leader politique avait-il renversé, arrêté et placé en résidence surveillée son cousin éloigné Ali Bongo que l’abbé Bertrand Bergerot, curé ICRSP de la paroisse Notre-Dame-de-Lourdes, invitait et recevait la nouvelle “première dame” du Gabon.
Le terme "première dame" prend ici une connotation particulière puisque l'actuel président ne cache pas sa polygamie. Il a même réformé la loi pour être totalement en règle. Omar et Ali Bongi, ses prédécesseurs, eux non plus ne cachaient pas leur conception peu catholique du mariage. Omar aurait eu une trentaine de partenaires et 54 enfants ; Ali pour sa part a eu des femmes sur plusieurs continents.
La franc-maçonnerie des présidents n'est pas redhibitoire
Ces audiences officielles confèrent à l'abbé Wach un statut quasi diplomatique, lui permettant de consolider l'ancrage institutionnel de sa congrégation au sommet de l'Etat gabonais notamment auprès de la famille Bongo.
Les turpitudes politiques et les accointances maçonniques ne freinent pas l'enthousiasme du supérieur de l'Institut.
Sur la page Wikipedia d’Ali Bongo, on lit : “À la tête du pays depuis près de quatorze ans, il brigue un troisième mandat à l'occasion de l'élection présidentielle de 2023. Les résultats, contestés par l'opposition et le donnant vainqueur, provoquent sa destitution par l'armée, après cinquante-cinq années de « dynastie Bongo »".
Père de Jalil, Bilal et Noureddin (qui, comme le prieur général de l'Institut, jouissent de la double nationalité franco-gabonaise), Ali Bongo était en outre, cela ne s’invente pas, Grand Maître de la franc-maçonnerie gabonaise, régulièrement reconduit. Les vidéos de son intronisation sont même publiques sur Youtube. Il a conservé le titre de Grand Maître de la Grande Loge du Gabon durant quinze ans, avant d'être relégué Grand Maître honoraire en 2024, après sa destitution. Son père, Omar, était lui aussi maçon, initié dans une loge française à Angoulême. Le nouveau président serait lui-même un initié, même s'il n'a pas souhaité revendiquer la charge de Grand Maître.
Ces engagements maçonniques ne semblent pas rebuter le membre honoraire du Rotary Club qu'est Gilles Wach.
Le musulman Bongo a financé et inauguré la façade ornée
de 12 000 carreaux de faïence de l'église de Libreville
Le partenariat tissé entre l'ICRSP et le sommet de l'Etat gabonais s'est également traduit sur le plan matériel. L'Institut a pu bénéficier de divers appuis facilités par ces relations privilégiées.
L'illustration matérielle la plus frappante de cette proximité politico-religieuse se lit à travers les aménagements parfois somptuaires de l'Institut au Gabon. C'est notamment le cas de l'église de Libreville, dont la façade richement ornée de 12 000 carreaux de faïence bleue a directement bénéficié de la générosité et des investissements de l'Etat gabonais sous la présidence de la famille Bongo. Ces travaux monumentaux — dont l'inauguration officielle s'est déroulée en présence du chef de l'Etat, de confession musulmane après avoir tourné le dos à sa foi catholique pour des raisons stratégiques — témoignent de l'imbrication étroite entre les ambitions, notamment architecturales, de l'abbé Gilles Wach et les largesses fastueuses du régime.
Cependant, des flux financiers font l'objet de vives critiques. D'anciens membres de l'Institut, prêtres comme sœurs, dénoncent l'opacité de la gestion de ces fonds, pointant du doigt certains transferts de capitaux. Ces largesses financières contrastent en outre fortement avec la précarité dans laquelle vivent parfois certains membres de base de la communauté, tandis que la direction générale de l'Institut mène un train de vie fastueux.
Le compte en banque local est affublé d’un terme neutre, reprenant le nom de l'association porteuse des projets, “Jeunes missionnaires en Afrique (J.M.A.)”, et alimenté il y a quelque temps par l’association Raoul-Follereau sous la forme d’un prix.
Façade de l'église de Libreville financée par le président Bongo. Gabonactu.com
Les affaires financières et judiciaires de la famille Bongo
ne freinent pas l'abbé Wach
Cette proximité historique de l'ICRSP et de son supérieur avec les dirigeants gabonais ne semble pas gênée par les scandales dont est accusé le système politique local. La famille Bongo est en effet la cible d'enquêtes judiciaires, notamment en France dans l'affaire toujours en cours dite des « biens mal acquis », qui dénonce des décennies de détournements de fonds publics, de corruption et de blanchiment d'argent à grande échelle.
Bien entendu, l'Institut du Christ-Roi n'est absolument pas visé par ces affaires de corruption d'Etat, mais le fait d'avoir prospéré à l'ombre d'un clan familial lourdement mis en cause* par la justice n'a semble-t-il pas fait l'objet d'une démarcation publique de la part de l'abbé Wach. Ces affaires "n’ont jamais dérangé l’ecclésiastique, qui prenait plaisir à poser pour la photo souvenir aux côtés de ces chefs d’Etat dans leur palais", soulignait Le Parisien en 2023. Gilles Wach n'a jamais dédaigné les décorations reçues des mains des présidents gabonais : Ordre du mérite Gabonais, Ordre de l'Etoile équatoriale. Ses seules décorations d’ailleurs, que relevait son ancienne page Wikipedia aujourd'hui fermée car trop "auto-promotionnelle".
Page Wikipedia en français de Gilles Wach au 27 mai 2021.
La page est aujourd'hui supprimée par les modérateurs car trop "auto-promotionnelle".
"Puisque je suis Gabonais" :
l'obtention récente de la nationalité gabonaise par Gilles Wach
Illustration ultime de cet enracinement africain, l'abbé Gilles Wach s'est récemment vu accorder la nationalité gabonaise. Un statut qu'il ne cache pas et dont il s'est lui-même ouvertement amusé lors d'interventions publiques, notamment une prise de parole filmée au sein de l'Institut.
Cette double nationalité franco-gabonaise facilite grandement ses déplacements réguliers sur place sans contrainte de visa, comme il s'en félicite lui-même, scellant définitivement la fusion entre le destin de ce prélat traditionaliste français et les arcanes du pouvoir politique au Gabon.
"Je suis arrivé pour la première fois à Libreville, sans visa, puisque je suis Gabonais, expliquait-il à son auditoire en 2023. J'ai simplement donné mon passeport et on m'a demandé de quelle contrée j'étais au Gabon. Je lui ai dit que je suis de Mouila."
* Ali Bongo est cité en 2021 dans le scandale des Pandora Papers, qui révèle le nom de personnalités supposées dissimuler des actifs dans des paradis fiscaux.